130,8 milliards de FCFA manquent à l’objectif de ressources domestiques fixé pour fin août. Ce chiffre ne dit pas encore combien un ménage paiera de plus, mais il explique pourquoi le Gouvernement cherche à augmenter ses recettes, rationaliser ses dépenses et traiter sa dette.

Le 8 septembre 2026, le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô a donné deux réponses opposées. Il a d’abord déclaré : « Nous sommes dans l’ajustement structurel », en ajoutant que de nombreux projets avaient été arrêtés [1]. Lors de sa seconde prise de parole, il a affirmé : « Il n’y a pas d’ajustement structurel », puis précisé que le traitement de la dette n’était pas un ajustement [2].

Alors, ajustement budgétaire ou structurel ? Et surtout, que va-t-on réellement demander aux Sénégalais ?

La réponse courte est la suivante : des réformes durables sur les recettes et les dépenses sont bien annoncées. Mais personne ne peut encore attribuer honnêtement une hausse d’impôt, une baisse de subvention ou un sacrifice précis à chaque ménage. Les textes qui permettraient de le faire ne sont pas publiés.

Deux déclarations incompatibles le même jour

L’Agence de presse sénégalaise publie la première formulation à 13 h 38 : le Premier ministre affirme que le pays est « dans l’ajustement structurel » et relie cette situation à l’arrêt de nombreux projets [1].

Après les réactions suscitées par ces mots, l’APS publie à 1 h 34, dans la nuit suivante, la précision inverse. Ahmadou Al Aminou Lô dit avoir été mal compris et soutient que le Sénégal doit assainir son cadre macroéconomique en traitant sa dette, sans être pour autant en ajustement structurel [2].

Les deux phrases ne peuvent pas être exactes en même temps dans leur sens ordinaire. La seconde ne précise pas seulement la première : elle la nie.

Le texte écrit de la DPG n’emploie pas, au passage correspondant, la formule orale « nous sommes dans l’ajustement structurel ». Il parle d’un « ajustement réel » qui menacerait salaires, dépenses courantes et projets si l’État continuait à rouler sa dette à des conditions de plus en plus sévères [3].

Mais quelques pages auparavant, ce même document décrit le Plan de redressement économique et social comme composé « pour l’essentiel de mesures structurelles » : recyclage d’actifs, financement endogène, réduction de la taille de l’État, mobilisation de ressources domestiques et nouvelles recettes fiscales [3].

Dire qu’il n’existe aucun élément structurel dans la stratégie est donc trop catégorique.

Le calcul des 130,8 milliards

La DPG indique que l’État avait mobilisé 172,5 milliards de FCFA de ressources domestiques, notamment fiscales, à fin août, contre un objectif de 303,3 milliards [3].

Le calcul est simple :

303,3 − 172,5 = 130,8 milliards de FCFA.

Rapporté à l’objectif :

130,8 ÷ 303,3 × 100 = 43,1 %.

Autrement dit, sur 100 FCFA attendus, 56,9 avaient été mobilisés et 43,1 manquaient.

Ce résultat mesure un écart par rapport à un objectif à une date donnée. Il ne signifie pas que l’État va automatiquement prélever 130,8 milliards supplémentaires sur les ménages. Il serait trompeur de diviser cette somme par le nombre d’habitants et de présenter le résultat comme une future facture individuelle.

La question légitime est plutôt : comment le Gouvernement compte-t-il combler les écarts à venir ? Par de nouvelles taxes ? Par la suppression d’exonérations ? Par une meilleure collecte des impôts déjà dus ? Par des ventes d’actifs ? Par des économies sur le fonctionnement de l’État ? Ou par le report de nouveaux projets ?

À ce jour, la réponse détaillée manque.

Ce que dit réellement le FMI

Le 1er septembre, les services du FMI et les autorités sénégalaises ont conclu un accord préliminaire sur un programme de 36 mois, d’environ 2,2 milliards de dollars [4]. Cet argent n’est pas encore définitivement accordé : l’accord reste soumis à l’approbation de la direction et du conseil d’administration du Fonds, à des actions correctives sur les déclarations erronées passées et à des assurances de financement des partenaires.

Le communiqué annonce trois orientations qui peuvent avoir des effets concrets :

  • renforcer la mobilisation des recettes intérieures ;
  • rationaliser les dépenses ;
  • mieux cibler les transferts monétaires et renforcer les filets sociaux.

Il ajoute explicitement que des réformes structurelles soutiendront la consolidation budgétaire. Une stratégie de recettes à moyen terme doit être adoptée en 2027. Le suivi de la dette, des arriérés intérieurs et des entreprises publiques doit également être renforcé [4].

Ces mots ne donnent toujours pas le taux d’une future taxe ni la liste des dépenses supprimées. Ils montrent en revanche que l’action annoncée ne se limite pas à équilibrer ponctuellement une ligne budgétaire : elle doit modifier durablement la manière dont l’État collecte, dépense et contrôle l’argent public.

Est-ce le retour des programmes des années 1980 ?

Ce n’est pas établi.

Le Sénégal a connu, dans les années 1980 et 1990, des programmes d’ajustement soutenus par le FMI et la Banque mondiale. Dans la mémoire collective, l’expression renvoie aux compressions de dépenses, aux privatisations et aux réformes imposées en contrepartie de financements.

Le simple fait que le FMI emploie aujourd’hui l’expression « réformes structurelles » ne prouve pas que le futur programme reproduira à l’identique ces politiques. Une réforme est dite structurelle lorsqu’elle modifie durablement le fonctionnement d’un secteur, d’une administration, d’une entreprise publique ou du système fiscal. Elle peut être décidée nationalement, négociée avec des partenaires ou figurer parmi les conditions d’un financement.

Pour conclure au retour d’un programme d’ajustement structurel au sens historique, il faudrait lire la lettre d’intention du Gouvernement, le mémorandum de politiques économiques et financières, les critères de performance et le rapport soumis au conseil d’administration du FMI. Ces pièces ne sont pas encore disponibles [8].

Le démenti du Premier ministre est donc trompeur, mais pas pour la raison la plus spectaculaire. Il est trompeur parce qu’il efface sa propre première déclaration et les réformes structurelles déjà annoncées. Il ne permet pas, à lui seul, d’affirmer que le Sénégal est revenu au même type de programme que quarante ans auparavant.

Que peuvent réellement sentir les ménages ?

Quatre voies sont à surveiller.

1. Les recettes

La future stratégie peut élargir la base fiscale, réduire des exonérations, améliorer le recouvrement ou créer de nouveaux prélèvements. Tant que le projet de budget 2027 et les textes fiscaux ne sont pas publiés, aucun montant sérieux ne peut être attribué à un salarié, un commerçant ou une PME.

2. Les dépenses et les projets

La DPG reconnaît que le recul du déficit en 2025 s’est fait au prix de renoncements à des investissements publics sociaux et productifs [3]. Le Premier ministre a aussi déclaré que de nombreux projets avaient été arrêtés [1]. Il faut maintenant publier leur liste, leur coût, leur localisation et leur état d’avancement.

Une « rationalisation » peut supprimer une dépense inefficace. Elle peut aussi retarder une école, un centre de santé, une route ou le paiement d’une entreprise. Le même mot recouvre des conséquences très différentes.

3. Les subventions et les aides

Le FMI affirme que les ménages vulnérables doivent être protégés au moyen de transferts mieux ciblés [4]. La promesse est claire, mais sa réalisation doit être mesurée : nombre de familles effectivement payées, montant reçu, fréquence, exclusions et procédure de recours.

Mieux cibler peut concentrer l’aide sur ceux qui en ont le plus besoin. Cela peut aussi faire sortir certains ménages d’un dispositif. Seules les règles d’éligibilité et les paiements réels permettront de juger.

4. La dette et les arriérés

Le ministre des Finances, Cheikh Diba, affirme que 25 % des recettes de l’État servent cette année à payer les intérêts de la dette [6]. Cela signifie que, sur 100 FCFA encaissés, 25 sont absorbés par les intérêts avant de financer d’autres priorités. C’est une déclaration ministérielle ; les comptes d’exécution permettront d’en vérifier le montant final.

La DPG évalue par ailleurs les arriérés dus au secteur privé à 1 956 milliards de FCFA, pour 5 425 dossiers réguliers et irréguliers [3]. Quand l’État paie tard, des PME financent la commande publique avec leur propre trésorerie, supportent des agios et peuvent retarder salaires ou investissements.

Le Plan de traitement de la dette veut réduire le service de la dette et dégager des ressources pour régler progressivement ces arriérés. Le Gouvernement annonce que la dette libellée en francs CFA restera hors du dispositif et qu’il sollicitera une version améliorée du Cadre commun du G20 [5]. Les créances concernées, les nouveaux taux, les nouvelles échéances et les concessions demandées aux prêteurs restent à détailler.

Les documents à publier avant de demander des sacrifices

Pour passer des mots aux conséquences, cinq ensembles de pièces sont indispensables :

  1. la lettre d’intention et le mémorandum transmis au FMI ;
  2. la liste des critères et objectifs qui seront suivis chaque trimestre ;
  3. le projet de loi de finances 2027 et la stratégie de recettes ;
  4. la liste des projets reportés, réduits ou abandonnés ;
  5. les règles protégeant les dépenses sociales et les ménages vulnérables.

Il faudra ensuite comparer les engagements avec les actes : taux d’impôt votés, tarifs appliqués, crédits réellement exécutés, familles effectivement payées et projets effectivement livrés.

Verdict : « Il n’y a pas d’ajustement structurel » est trompeur

Le Premier ministre a prononcé la formule inverse quelques heures auparavant. La DPG écrite qualifie de structurelles la plupart des mesures du plan de redressement. Le FMI annonce lui aussi des réformes structurelles au service de la consolidation budgétaire.

Le démenti catégorique ne décrit donc pas correctement la stratégie publiée. Mais il serait tout aussi imprudent d’annoncer déjà le retour exact des anciens programmes d’ajustement : les engagements détaillés et leur coût social ne sont pas encore publics.

La question utile n’est pas de choisir le mot le plus effrayant. Elle est de demander, mesure par mesure : qui paiera davantage, quelle dépense diminuera, quel projet sera reporté et quelle protection sociale sera effectivement maintenue ?

Ce qui est établi, allégué et en attente

Établi : le Premier ministre a affirmé puis nié l’existence d’un ajustement structurel le 8 septembre. L’objectif de ressources domestiques à fin août n’a été réalisé qu’à 56,9 %. La DPG et le FMI annoncent des réformes structurelles. L’accord de 2,2 milliards de dollars reste préliminaire.

Allégué ou projeté : le traitement de la dette serait rapide, protégerait les priorités sociales et dégagerait de nouvelles marges pour l’investissement. Le futur programme augmenterait les dépenses sociales tout en consolidant les finances publiques.

En attente : l’approbation du conseil d’administration du FMI, la lettre d’intention, le mémorandum économique, le budget 2027, les mesures fiscales, la liste des dépenses rationalisées, les conditions du traitement de la dette et les indicateurs permettant de vérifier la protection des ménages.