Aucun document public ne prouve aujourd’hui que 100 milliards de FCFA ont été définitivement rendus à l’État. Le montant annoncé par le procureur financier rassemble des espèces et des biens saisis ou donnés en cautionnement pendant des procédures encore en cours.
La différence est concrète. Si 100 milliards étaient réellement récupérés, on pourrait demander où cet argent a été versé et comment il sera utilisé. Lorsqu’un bien est seulement saisi, il est bloqué sous contrôle de la justice ; il peut ensuite être confisqué, restitué ou libéré selon la décision rendue.
La chaîne tient en trois étapes : la justice bloque un bien, le dossier est jugé, puis une décision peut rendre la mesure définitive. Le bilan publié ne permet pas encore de suivre toute cette chaîne.
La réponse au titre est donc non : le PJF a annoncé un patrimoine proche ou supérieur à 100 milliards de FCFA en saisies et cautionnements. Cela ne démontre pas que 100 milliards sont déjà acquis au Trésor ou restitués aux victimes.
Qu’a réellement annoncé le procureur ?
Invité de l’émission Sans Filtre de la RTS le 10 septembre 2026, le procureur financier El Hadji Alioune Abdoulaye Sylla a présenté le bilan des deux premières années du Pool judiciaire financier [1].
Depuis le début de ses activités en septembre 2024, le PJF a, selon lui :
- traité 750 dossiers ;
- déféré 1 391 personnes ;
- laissé 610 dossiers pendants devant les cabinets d’instruction ;
- fait renvoyer 114 dossiers devant les juridictions de jugement ;
- obtenu le jugement de 83 de ces 114 dossiers [1][3].
Le procureur assure que tous les dossiers reçus par son parquet ont « fait l’objet d’un traitement ». Dans ce contexte, traiter ne veut pas dire terminer. Un dossier peut avoir été étudié, transmis pour enquête ou confié à un juge tout en restant loin d’une décision définitive.
Transformer « 750 dossiers traités » en « 750 affaires résolues » serait donc trompeur. Le procureur répondait à une critique sur l’absence de suite ; il n’affirmait pas que toutes les procédures étaient closes.
Saisi, confisqué, recouvré : trois situations différentes
Une saisie bloque provisoirement de l’argent ou un bien afin qu’il ne disparaisse pas pendant l’enquête ou le procès. Le propriétaire n’est pas automatiquement condamné et le bien n’appartient pas encore définitivement à l’État.
Une confiscation est une décision qui prive définitivement une personne du bien concerné, sous réserve des voies de recours. Elle suppose une base légale et une décision de justice.
Un cautionnement est une garantie déposée dans le cadre d’une procédure. Selon la décision finale et les obligations imposées, il peut connaître des sorts différents. Il ne faut pas le présenter automatiquement comme une recette budgétaire.
Enfin, écrire qu’une somme a été recouvrée par l’État laisse entendre qu’elle a effectivement été récupérée et qu’un bénéficiaire public peut en disposer. Pour vérifier cette dernière étape, il faut des décisions définitives et des écritures de la Caisse des dépôts et consignations, du Trésor ou de l’Agent judiciaire de l’État. Elles ne figurent pas dans le bilan public consulté.
D’où viennent les « 100 milliards » ?
Le Soleil, qui reprend l’entretien, détaille notamment [4] :
- 40,6 milliards de FCFA en espèces saisies ou déposées à la Caisse des dépôts et consignations ;
- une créance dont la valeur est publiée à 59,342 millions de FCFA ;
- sept immeubles bâtis donnés en cautionnement, évalués à 4,630 milliards ;
- 118 véhicules ;
- 60 titres fonciers couvrant plus de 200 hectares ;
- deux appartements et d’autres biens sans valeur publique détaillée.
Une anomalie empêche de reconstituer le total avec certitude. Le Soleil et Jotaay donnent la créance à 59,342 millions [4][5]. Dakaractu et d’autres comptes rendus écrivent 59,342 milliards [6]. L’écart est de mille.
Si la valeur correcte est 59,342 milliards, les trois montants chiffrés donnent :
40,6 + 59,342 + 4,630 = 104,572 milliards de FCFA.
Le total supérieur à 100 milliards devient alors cohérent avant même de valoriser les véhicules et les terrains.
Si la valeur correcte est 59,342 millions, soit 0,059342 milliard, le même calcul donne :
40,6 + 0,059342 + 4,630 = 45,289 milliards de FCFA.
Il faudrait alors expliquer environ 54,7 milliards supplémentaires par les terrains, véhicules, appartements et autres biens.
Cette contradiction ne permet pas de choisir arbitrairement une version. Elle impose au PJF de publier un relevé écrit indiquant, pour chaque catégorie, la nature de la mesure, la valeur retenue, la date de l’évaluation et le statut judiciaire.
Où en sont réellement les 750 dossiers ?
Le calcul le plus parlant concerne l’avancement des procédures :
610 ÷ 750 = 81,3 %encore à l’instruction ;114 ÷ 750 = 15,2 %renvoyés devant une juridiction de jugement ;83 ÷ 750 = 11,1 %déjà jugés ;83 ÷ 114 = 72,8 %des dossiers renvoyés ont été jugés.
Les 83 dossiers jugés sont inclus dans les 114 dossiers renvoyés. Il ne faut donc pas additionner 15,2 % et 11,1 % comme s’il s’agissait de deux groupes séparés.
Le bilan laisse aussi 26 dossiers sans étape clairement identifiable dans les chiffres résumés : 750 − 610 − 114 = 26. Ils peuvent se trouver à un autre stade, avoir été transmis ou avoir reçu une autre orientation, mais aucune ventilation publique ne permet de le dire.
Sur 100 dossiers annoncés comme traités, environ 81 restent donc devant les juges d’instruction et 11 ont été jugés. Le public ne sait pas encore combien de ces 83 jugements sont définitifs, combien ont prononcé une condamnation, une relaxe ou un acquittement, ni combien font l’objet d’un appel.
1 391 personnes déférées ne signifie pas 1 391 coupables
Le chiffre mesure l’activité de la justice, pas la culpabilité.
Une personne déférée est présentée au parquet après une enquête. Une mise en examen, un mandat de dépôt ou une détention provisoire ne constituent pas une condamnation. La présomption d’innocence demeure jusqu’à une décision rendue selon la procédure applicable.
Cette distinction protège tout le monde : l’État, qui doit poursuivre les infractions financières ; les victimes, qui attendent réparation ; et les personnes poursuivies, qui ont droit à un procès équitable. La RTS rapporte que le procureur lui-même a insisté sur la présomption d’innocence et les droits de la défense [2].
Comment mesurer les résultats du PJF ?
Le volume des enquêtes et l’importance des avoirs bloqués comptent. Mais un bilan de performance complet devrait distinguer au minimum :
- les dossiers reçus, classés, transmis, instruits, renvoyés et jugés ;
- les jugements rendus et ceux devenus définitifs après les recours ;
- les saisies encore provisoires ;
- les confiscations définitives ;
- les biens ou sommes restitués aux personnes concernées ;
- les montants effectivement rendus à l’État ou aux victimes ;
- la méthode d’évaluation des immeubles, terrains et véhicules.
En avril 2025, après sept mois d’activité, le parquet financier annonçait déjà 292 dossiers, 262 personnes concernées et environ 15 milliards de FCFA saisis ou déposés en cautionnement. Le nouveau bilan montre une hausse importante de l’activité et des avoirs placés sous contrôle judiciaire. Il reste toutefois impossible de comparer les résultats définitifs, faute de tableau public homogène.
La loi n° 2023-14 du 2 août 2023 a créé le PJF au sein du Tribunal de grande instance hors classe et de la Cour d’appel de Dakar pour poursuivre, instruire et juger certaines infractions économiques ou financières [7]. Cette mission justifie une exigence élevée : les grands chiffres doivent pouvoir être reliés aux décisions qui les rendent définitifs.
Les réponses qui manquent encore
- La créance vaut-elle 59,342 millions ou 59,342 milliards de FCFA ? Le PJF doit publier une correction écrite et le relevé patrimonial correspondant.
- Combien des 83 jugements sont définitifs ? Les juridictions doivent préciser les condamnations, relaxes, acquittements et recours, dans le respect de l’anonymisation nécessaire.
- Combien a été définitivement confisqué ? La réponse doit venir des décisions de justice devenues définitives.
- Combien a été effectivement versé à l’État ou aux victimes ? Les écritures de la Caisse des dépôts, du Trésor et de l’Agent judiciaire de l’État doivent permettre de le vérifier.
- Où se trouvent les 26 dossiers non classés par la ventilation annoncée ? Un tableau par étape de procédure doit compléter le bilan.
- Quand les « gros dossiers » annoncés seront-ils audiencés ? Une date d’audience, puis une décision, sont plus vérifiables qu’une promesse de sortie prochaine.
Ce qu’il faut retenir
ÉTABLI. Le PJF annonce 750 dossiers en deux ans, dont 610 encore à l’instruction. Parmi 114 dossiers renvoyés devant les juridictions de jugement, 83 ont été jugés. Le procureur évalue les saisies et cautionnements à près ou plus de 100 milliards de FCFA [1][3][4].
ALLÉGUÉ OU NON DÉMONTRÉ. Aucun document public consulté ne prouve que 100 milliards ont été définitivement récupérés par l’État. La valeur exacte de la créance citée reste contradictoire dans les comptes rendus. Le nombre de condamnations définitives n’est pas publié.
EN ATTENTE. Un bilan écrit du PJF, la correction de l’unité contestée, l’inventaire valorisé des biens, les décisions définitives, les confiscations et les sommes effectivement restituées.
Le PJF a rendu public un bilan d’activité important. Pour qu’il devienne un bilan de résultats, il faut maintenant suivre chaque dossier jusqu’au jugement définitif et chaque bien depuis la saisie jusqu’à sa destination finale.
